La LOM s’invite dans l’entreprise : pourquoi vos parkings ne sont plus seulement des rectangles de béton
La Loi d’orientation des mobilités (LOM), adoptée fin 2019, avait une ambition simple sur le papier : « permettre à tous de se déplacer ». En pratique, elle a surtout permis à l’État d’entrer dans un territoire qu’il regardait jusque-là de loin : l’organisation des déplacements domicile-travail au sein des entreprises.
Résultat : là où l’employeur se contentait autrefois de rembourser 50 % d’un abonnement de transport sans trop poser de questions, il devient désormais un acteur à part entière de la politique de mobilité. Avec des obligations, des négociations, des plans, des forfaits, des acronymes. Beaucoup d’acronymes.
Décortiquons donc ce que la LOM change réellement pour les entreprises, en particulier sur les déplacements domicile-travail, et ce qu’il faut mettre en place pour ne pas découvrir la conformité… au détour d’un contrôle.
La philosophie de la LOM : moins de voitures, plus de cerveau
La LOM part d’un constat peu glamoureux mais implacable :
- Les déplacements domicile-travail représentent une part massive des trajets quotidiens.
- La voiture individuelle reste le réflexe majoritaire, même pour des distances ridiculement courtes.
- Les entreprises disposent d’un levier considérable sur ces habitudes, via les horaires, les sites, le télétravail, les incitations financières.
La loi ne se contente donc plus de dire « débrouillez-vous », elle pousse – gentiment, mais fermement – les employeurs à organiser la mobilité de leurs salariés, avec une idée fixe : réduire l’usage de la voiture solo et favoriser les modes dits « durables » (transports en commun, covoiturage, vélo, marche, etc.).
Si vous pensiez que la mobilité se résumait à choisir entre un ticket T+ ou un plein de diesel, la LOM vient de vous ajouter une couche : plan de mobilité, négociation obligatoire, forfait mobilités durables, ZFE… Bienvenue dans le nouvel alphabet de l’employeur moderne.
Qui est concerné par la LOM côté entreprise ?
Sur le papier, tout le monde ou presque est impacté, mais pas au même niveau d’obligation. Le cœur de cible, ce sont :
- Les entreprises d’au moins 50 salariés sur un même site.
- Les entreprises situées dans le périmètre d’une Autorité organisatrice de la mobilité (AOM), c’est-à-dire la plupart des agglomérations structurées.
- Les entreprises concernées par une zone à faibles émissions (ZFE), pour lesquelles la question de la voiture thermique va devenir progressivement plus… théorique.
En dessous de 50 salariés, la LOM ressemble plus à un menu de bonnes pratiques qu’à une liste d’obligations. Au-dessus, on bascule dans un univers familier aux DRH : celui de la négociation obligatoire, avec le doux parfum des risques en cas d’oubli.
Négociation obligatoire sur la mobilité : un nouveau chapitre de la NAO
La LOM a intégré la mobilité domicile-travail dans la négociation annuelle obligatoire (NAO) sur la qualité de vie et les conditions de travail (QVCT). Concrètement, pour les entreprises d’au moins 50 salariés dotées d’un délégué syndical, l’employeur doit mettre la mobilité sur la table des discussions.
L’objet de cette négociation ? Discuter des mesures permettant :
- De réduire le recours à la voiture individuelle.
- D’améliorer les déplacements domicile-travail des salariés.
- De diminuer l’empreinte environnementale liée aux trajets pendulaires.
Si cette négociation aboutit, ses résultats peuvent prendre la forme :
- D’un accord collectif intégrant un volet « mobilité ».
- Ou, à défaut, d’un plan d’action unilatéral de l’employeur, après épuisement des discussions.
Faut-il absolument aboutir à un accord ? Non. Faut-il pouvoir prouver qu’on a bien négocié, sérieusement, sur ce thème ? Oui. Et c’est là que la LOM devient un peu plus qu’un simple texte de bonnes intentions : l’absence totale de prise en compte de la mobilité dans les négociations peut être problématique en cas de contrôle ou de contentieux.
Le plan de mobilité employeur : un outil qui n’a plus le même visage
Avant la LOM, le « plan de mobilité » (ancien « plan de déplacements entreprise », PDE) était déjà connu, mais principalement dans les grandes agglomérations et pour les sites de plus de 100 salariés, avec un caractère assez incitatif.
Avec la LOM, le plan de mobilité ne disparaît pas, mais il change de statut :
- Il n’est plus une obligation automatique partout.
- Il devient un outil intégré dans la démarche globale de négociation et de QVCT.
- Il peut être exigé ou encouragé par les autorités locales (AOM, collectivités, ZFE).
En pratique, beaucoup d’entreprises continuent à utiliser la logique « plan de mobilité » comme colonne vertébrale :
- Diagnostic : d’où viennent les salariés, avec quels moyens de transport, à quels horaires ?
- Objectifs : réduction de la voiture solo, baisse du nombre de places de parking, augmentation du vélo, etc.
- Mesures : télétravail, navettes, covoiturage, forfait mobilités durables, abris vélos, etc.
Ce n’est pas tant le nom de ce document qui intéresse le législateur que sa substance : l’entreprise doit être capable de démontrer qu’elle a réfléchi sérieusement à l’organisation des déplacements domicile-travail et qu’elle a pris des mesures cohérentes.
Forfait mobilités durables : l’arme fiscale de la LOM
Si la LOM avait un produit d’appel marketing, ce serait lui : le forfait mobilités durables (FMD). Sa promesse est simple : permettre à l’employeur de verser une indemnité aux salariés qui utilisent des modes de transport dits « propres » pour leurs trajets domicile-travail, avec un régime social et fiscal avantageux.
Ce forfait peut notamment couvrir :
- Le vélo, électrique ou non.
- Le covoiturage, en tant que conducteur ou passager.
- Les services de mobilité partagée (vélo, trottinette en libre-service, autopartage, etc.).
- Les transports publics hors abonnements (titres achetés à l’unité, par exemple).
Le tout dans la limite d’un plafond annuel exonéré de cotisations sociales et d’impôt sur le revenu (plafond susceptible d’être ajusté par les lois de finances successives). Cette enveloppe peut, sous certaines conditions, se combiner avec la prise en charge obligatoire des abonnements de transport.
Important : le forfait mobilités durables est facultatif. La LOM n’oblige pas les entreprises à l’instaurer. En revanche :
- Son existence doit être envisagée et discutée dans la négociation sur la mobilité.
- Son absence totale, sans justification ni alternative, peut interroger sur la sincérité de la démarche.
Les entreprises les plus pragmatiques l’utilisent comme un levier double : image (employeur responsable) et attractivité (avantage concret pour les salariés), tout en bénéficiant d’un cadre fiscal plutôt favorable.
Remboursement des transports, télétravail, vélo : les pièces du puzzle
La LOM ne part pas d’une feuille blanche : elle s’appuie sur un socle préexistant d’obligations et de possibilités. Pour être en règle, il faut donc assembler ces différents blocs avec un minimum de cohérence.
On retrouve notamment :
- La prise en charge obligatoire de 50 % des abonnements de transport public pour les trajets domicile-travail (régime inchangé, mais souvent combiné avec le FMD).
- Les indemnités de covoiturage ou de stationnement vélo, désormais mieux intégrées dans la logique globale de mobilité durable.
- Le télétravail, dont la LOM ne fixe pas les règles centrales (c’est le Code du travail et les accords collectifs qui s’en chargent), mais qu’elle consacre comme un levier à part entière de la mobilité : le meilleur trajet, c’est parfois celui qu’on n’effectue pas.
- Les infrastructures (parkings à vélos sécurisés, douches, bornes de recharge, etc.), qui deviennent logiquement un sujet de dialogue social, voire un argument de recrutement.
Une politique de mobilité crédible ne peut plus se résumer à cocher une seule case. Le législateur attend des combinaisons : un peu de télétravail là où c’est possible, un peu de vélo là où c’est réaliste, un peu de covoiturage là où les transports publics sont inexistants. L’intelligence, ici, consiste à adapter le cocktail à la géographie et aux métiers.
ZFE, restrictions de circulation et flotte d’entreprise : le dossier qui fâche
La LOM ne s’intéresse pas seulement aux salariés, mais aussi aux véhicules de l’entreprise elle-même : flotte commerciale, utilitaires, véhicules de service, etc. Elle s’inscrit dans un mouvement plus large : celui des zones à faibles émissions (ZFE) et de la restriction progressive des véhicules les plus polluants.
Pour les entreprises présentes dans une ZFE ou à proximité, les enjeux deviennent très concrets :
- Certains véhicules thermiques seront progressivement bannis ou limités d’accès.
- Les livraisons, les déplacements clients, les interventions techniques devront s’adapter.
- Le renouvellement de la flotte ne peut plus se faire à l’aveugle, au gré des promotions du concessionnaire.
La LOM vient donc superposer deux niveaux :
- Micro : comment les salariés viennent travailler ?
- Macro : comment l’entreprise circule-t-elle dans son environnement réglementaire et urbain ?
Ignorer l’un ou l’autre, c’est prendre le risque de se retrouver avec des salariés coincés en dehors du périphérique et des véhicules coincés en dehors du centre-ville. Charmant scénario de croissance, s’il en est.
Qu’attend-on concrètement de l’employeur ?
Derrière les discours sur la « mobilité durable », la LOM impose surtout à l’employeur de faire trois choses, qui peuvent sembler évidentes mais qui, dans beaucoup d’entreprises, n’avaient jamais été formalisées.
- Analyser : connaître les flux domicile-travail, les contraintes géographiques, les temps de trajet, les moyens de transport réellement utilisés. Sans diagnostic, le plan d’actions se résume à du marketing interne.
- Dialoguer : intégrer la mobilité dans la NAO, échanger avec les représentants du personnel, associer les salariés aux choix (un forfait vélo est peu utile si la moitié de l’effectif habite à 40 km de tout réseau cyclable).
- Agir : mettre en place des mesures concrètes, mesurables, suivies — qu’il s’agisse d’un forfait mobilités durables, de parkings à vélos, de navettes, de télétravail ou d’horaires adaptés aux transports.
La loi ne dicte pas un modèle unique. Elle fixe un cadre, des outils, des incitations, et laisse aux entreprises la responsabilité – et la charge – de construire leur propre architecture. En résumé : moins de carcan, plus de responsabilité. Ce qui, historiquement, ne s’est jamais traduit par moins de travail pour les services RH et HSE.
Les risques en cas d’inaction : pas (encore) le couperet, mais le ciseau
À la différence d’autres domaines, la LOM ne prévoit pas, à ce jour, une pluie immédiate de sanctions financières pour chaque manquement à une étape de la démarche mobilité. Ce n’est pas un radar automatique.
En revanche, plusieurs risques existent déjà, et d’autres se profilent :
- Risque social : contestation syndicale en cas de non-respect des obligations de négociation, ou si le sujet est traité de façon purement cosmétique.
- Risque d’image : en pleine période de tension sur le recrutement, apparaître comme une entreprise « bloquée à l’ère du diesel obligatoire » n’est pas spécialement porteur.
- Risque réglementaire indirect : dans les ZFE, l’absence d’anticipation sur la flotte et les déplacements peut à terme se traduire par une incapacité opérationnelle à fonctionner normalement.
- Risque juridique diffus : les thématiques de pénibilité, de santé au travail, de RSE, de bilan d’émissions de gaz à effet de serre se croisent de plus en plus avec la mobilité domicile-travail.
Ne pas traiter la mobilité, c’est prendre le risque qu’elle ressurgisse sous une autre étiquette, dans un autre dossier, avec des implications bien moins maîtrisables.
Comment structurer une démarche mobilité sans y laisser sa santé mentale ?
Pour une entreprise de taille moyenne, la LOM peut donner l’impression d’un énième chantier réglementaire à absorber. Pourtant, une approche structurée permet de rester dans des proportions raisonnables :
- Étape 1 – Faire un état des lieux : questionnaire aux salariés, analyse des adresses anonymisées, cartographie des temps de trajet, inventaire des modes de transport déjà utilisés.
- Étape 2 – Prioriser : distinguer ce qui est réglementairement nécessaire (négociation, prise en charge des transports) de ce qui est stratégiquement utile (FMD, télétravail, flotte, parkings, etc.).
- Étape 3 – Négocier et formaliser : intégration du sujet dans la NAO, rédaction d’un accord ou d’un plan d’action, avec des objectifs et un calendrier réalistes.
- Étape 4 – Communiquer et ajuster : lancer les mesures, suivre leur usage réel, ajuster ce qui ne fonctionne pas plutôt que d’empiler les dispositifs inutilisés.
L’erreur classique consiste à vouloir tout faire en même temps : un FMD maximal, une politique vélo ambitieuse, un télétravail « à la carte », le tout sans diagnostic sérieux. La LOM n’impose pas cette frénésie ; elle impose surtout de justifier ses choix.
De l’obligation à l’opportunité : la LOM comme révélateur
La LOM n’a pas inventé la mobilité domicile-travail, elle a simplement obligé l’entreprise à la regarder en face. Ce qui, au passage, révèle parfois des vérités gênantes :
- Des sites implantés dans des zones inaccessibles sans voiture.
- Des horaires totalement déconnectés des réseaux de transport public.
- Des entrepôts « au milieu de nulle part » où le vélo relève davantage du sport extrême que du développement durable.
La loi ne résout pas ces contradictions, mais elle force à les mettre noir sur blanc, à les expliquer, à les compenser. Pour certaines entreprises, c’est une simple formalisation de pratiques déjà mûries. Pour d’autres, c’est un révélateur stratégique : si aucun salarié ne peut venir travailler sans voiture Crit’Air 3, l’horizon des ZFE à 5 ou 10 ans n’est plus un sujet théorique.
La mobilité, telle que la LOM l’envisage, n’est ni un gadget RSE ni un détail réglementaire. C’est un point de friction – ou d’appui – majeur entre l’entreprise, ses salariés, son territoire et les pouvoirs publics. Et comme souvent, ceux qui auront pris la loi au sérieux avant qu’elle ne s’impose par la contrainte seront étrangement ceux qui en tireront le plus de bénéfices.
